Lizzie Borden :l'âme damnée de l'Amérique victorienne
Une matinée d'août étouffante, deux corps, une fille qui dit avoir été dans la grange. Sa famille, la journée du drame minute par minute, la presse, le procès, les mobiles supposés et la maison réputée hantée de Fall River.
Le jeudi 4 août 1892, à Fall River, dans le Massachusetts, Andrew Borden et sa seconde épouse Abby sont tués à coups de hachette dans leur maison de Second Street. Les soupçons se portent sur la fille cadette d’Andrew, Lizzie, 32 ans, institutrice de catéchisme respectée. Après une enquête chaotique et un procès suivi par tout le pays, elle est acquittée le 20 juin 1893. Personne d’autre ne sera jamais jugé. L’argent, l’héritage, la haine de la belle-mère, et même l’hypothèse d’abus familiaux ont été avancés comme mobiles, sans preuve définitive. Aujourd’hui, la maison est devenue un musée et une chambre d’hôtes réputée parmi les plus hantées d’Amérique.

Il existe des affaires criminelles qui se referment avec un verdict. Et d’autres qui ne se referment jamais. Celle de Lizzie Borden appartient à la seconde catégorie. Une matinée d’été étouffante, une maison bourgeoise aux volets clos, deux corps, une fille qui dit avoir été dans la grange. Et, pendant plus d’un siècle, une question qui hante l’Amérique : l’a-t-elle fait ?
Ouvrons le dossier page après page : la famille Borden et ses rancœurs, la journée du 4 août 1892 minute par minute, l’emballement de la presse, le procès, les mobiles supposés, puis la part d’ombre spirituelle d’une maison où, dit-on, les morts ne se sont jamais tus.
Les Borden de Fall River, une famille sous tension
Fall River, à la fin du XIXe siècle, est la capitale américaine du textile. Ses filatures emploient des milliers d’ouvriers venus d’Irlande, du Portugal et du Québec, tandis qu’une poignée de familles anciennes se partagent le pouvoir. Les Borden en font partie. Mais tous les Borden ne vivent pas « sur la colline », le quartier chic.
L’argent qui divise
La fortune d’Andrew est estimée à plusieurs centaines de milliers de dollars de l’époque, soit plusieurs millions d’aujourd’hui. Pourtant, il refuse d’installer l’eau courante à l’étage et préfère sa maison modeste du centre aux demeures du quartier huppé. Ses filles en souffrent. En 1887, la tension éclate : Andrew achète une part de maison pour la demi-sœur d’Abby. Les filles y voient une trahison et exigent une compensation. Le père leur cède alors la maison de leur grand-père, qu’il leur rachète quelques semaines avant sa mort. La maison est divisée : les sœurs vivent d’un côté, le couple de l’autre, et certaines portes restent fermées à clé.
Le 4 août 1892, minute par minute
L’été est caniculaire. Depuis deux jours, Andrew et Abby souffrent de violents vomissements ; Abby s’est même rendue chez le docteur Bowen en se disant empoisonnée. La veille, le 3 août, Lizzie aurait tenté d’acheter de l’acide prussique, un poison violent, dans une pharmacie de la ville, pour « nettoyer une cape en phoque ». Le pharmacien a refusé. L’oncle John Morse, frère de la défunte mère, est arrivé en visite. La reconstitution interactive en haut de cette page vous permet de suivre la matinée heure par heure.
Le « mot » introuvable : Lizzie affirme qu’Abby a reçu un billet l’appelant au chevet d’un malade. Ce mot ne sera jamais retrouvé, aucun messager ne s’est présenté, et aucun malade ne s’est fait connaître malgré les annonces publiées dans la presse. Lizzie suggérera qu’il a peut-être été brûlé.
L’enquête
La police fouille la maison et trouve au sous-sol une tête de hachette au manche fraîchement cassé, couverte de cendre, que l’accusation présentera comme l’arme probable. Le dimanche 7 août, l’amie de Lizzie, Alice Russell, la voit brûler une robe dans le poêle de la cuisine ; Lizzie explique qu’elle était tachée de peinture. Lors de l’enquête préliminaire, du 9 au 11 août, Lizzie livre des déclarations confuses et contradictoires, alors qu’elle prend des calmants prescrits par son médecin. Elle est arrêtée le 11 août 1892.
L’affaire qui enflamme la presse américaine
En quelques heures, l’affaire fait la une dans tout le pays. Elle a tout pour fasciner : une famille fortunée, une jeune femme pieuse soupçonnée d’un crime d’une violence inouïe, et un mystère entier. Les journaux se divisent violemment.
Une ville coupée en deuxLes journaux locaux s’opposent : certains, proches des élites, défendent la fille d’une grande famille, d’autres, lus par les ouvriers, la jugent coupable et dénoncent un traitement de faveur.
Le faux scoop du Boston GlobeLe grand quotidien publie un récit sensationnel accusant Lizzie, fondé sur de prétendus témoins achetés par un détective privé. Tout est faux : le journal doit publier des excuses dès le lendemain.
Une héroïne pour certainsDes associations de femmes et des groupes religieux prennent sa défense : une chrétienne si dévouée ne peut pas être une meurtrière. D’autres y voient la preuve que la bonne société protège les siens.
Le procès du siècleDes dizaines de journalistes venus de tout le pays envoient chaque jour leurs dépêches par télégraphe. Les dessinateurs croquent Lizzie, son éventail, ses robes noires, ses évanouissements.
C’est aussi à cette époque que naît la célèbre comptine populaire, chantée par les enfants : « Lizzie Borden a pris une hache et donné à sa mère quarante coups… » Elle est doublement fausse : Abby n’était pas sa mère, et les coups étaient bien moins nombreux. Mais la légende était lancée.
Le procès de New Bedford
Le procès s’ouvre le 5 juin 1893 devant la Cour supérieure, à New Bedford, sous la présidence de trois juges. Il dure deux semaines.
- Menée par le procureur Hosea Knowlton et William Moody, futur juge de la Cour suprême des États-Unis.
- Lizzie était seule dans la maison avec Bridget au moment des deux meurtres.
- Son alibi de la grange est fragile : le grenier, étouffant, ne porte aucune trace de passage.
- Elle a brûlé une robe trois jours après le drame.
- La haine envers sa belle-mère et l’argent fournissent un mobile.
- Menée par George Robinson, ancien gouverneur du Massachusetts, qui avait nommé l’un des trois juges.
- Aucune trace de sang n’a été retrouvée sur Lizzie, examinée quelques minutes après le meurtre de son père.
- L’arme n’est pas formellement identifiée.
- Un intrus a pu entrer par une porte restée ouverte.
- Une jeune femme de bonne famille, pieuse et charitable, ne saurait commettre une telle boucherie.
Plusieurs décisions des juges pèsent lourd. Les déclarations contradictoires de Lizzie lors de l’enquête préliminaire sont écartées, car elle n’était pas assistée d’un avocat alors qu’elle était déjà soupçonnée. Le témoignage du pharmacien sur l’acide prussique est également exclu. Au cours des audiences, l’accusation présente les crânes des victimes ; Lizzie s’évanouit. Le résumé final du juge Dewey est jugé très favorable à l’accusée.
Dans la salle, Lizzie s’effondre en larmes puis sourit. Elle rentre à Fall River libre. L’affaire ne sera jamais rouverte, et aucune autre personne ne sera poursuivie.
Les mobiles supposés : que cachait la maison Borden ?
Depuis 1893, historiens, romanciers et enquêteurs amateurs proposent leurs théories. Aucune n’a pu être prouvée. Voici les principales, à lire comme des hypothèses.
L’argent et l’héritageLa crainte qu’Andrew ne rédige un testament en faveur d’Abby, ou ne lui cède davantage de biens, aurait pu pousser Lizzie à agir. Le fait qu’Abby soit tuée la première est essentiel : si elle était morte après son mari, sa famille aurait hérité d’une partie de la fortune.
La haine de la belle-mèreLes rancœurs accumulées depuis l’affaire de la maison de 1887, la froideur affichée envers « Madame Borden » et le sentiment d’être dépossédées nourrissent la thèse d’une haine longtemps contenue.
L’hypothèse des abusCertains auteurs, notamment l’historienne Marcia Carlisle en 1992, ont suggéré que Lizzie, voire sa sœur, auraient pu subir des abus de la part de leur père. Cette hypothèse, fondée sur des indices psychologiques et non sur des preuves, reste très controversée.
Une crise inexpliquéeLa romancière Victoria Lincoln, qui avait grandi à Fall River, a avancé en 1967 l’idée de crises d’épilepsie temporale dont Lizzie aurait souffert, au cours desquelles elle aurait agi sans pleine conscience.
Une complice ou une autre coupableD’autres pistes impliquent Bridget, l’oncle John Morse, pourtant doté d’un solide alibi, ou un fils illégitime supposé d’Andrew. Aucune n’a convaincu les historiens.
Une vie étoufféeLes lectures plus récentes insistent sur le poids d’une société patriarcale : une femme de 32 ans, sans métier ni mari, entièrement dépendante d’un père avare. Une explication du contexte, pas une preuve.
Lizzie après le procès : riche, libre et seule
Avec Emma, Lizzie hérite de la fortune paternelle. Les deux sœurs achètent une grande maison sur la colline, qu’elles baptisent Maplecroft, et Lizzie se fait désormais appeler Lizbeth. Mais Fall River ne lui pardonne pas : les fidèles de son église l’évitent, les enfants chantent la comptine sous ses fenêtres. En 1897, elle est accusée du vol de deux tableaux à Providence, une affaire réglée à l’amiable. Au début des années 1900, son amitié avec l’actrice Nance O’Neil et ses réceptions mondaines provoquent le départ d’Emma, en 1905. Les deux sœurs ne se reparleront jamais.
Lizzie meurt le 1er juin 1927, à 66 ans. Emma s’éteint neuf jours plus tard. Elles reposent au cimetière d’Oak Grove, à Fall River, près de leur père, de leur mère et d’Abby. Par testament, Lizzie lègue une somme importante à la société protectrice des animaux de la ville. Elle emporte son secret.
Une maison où les morts ne se taisent pas
La maison du 92 Second Street existe toujours. Transformée en chambre d’hôtes et en musée, elle accueille chaque année des milliers de visiteurs, dont beaucoup viennent pour une seule raison : sa réputation d’être l’une des maisons les plus hantées des États-Unis. On peut même y dormir dans la chambre où Abby a été tuée.
Que l’on y croie ou non, ces récits disent quelque chose de profond : un lieu où la vérité n’a jamais été établie semble ne pas pouvoir trouver la paix. Dans de nombreuses traditions spirituelles, les âmes victimes d’une mort violente ou dont la mort reste sans justice sont dites « errantes », attachées au lieu du drame. Les médiums qui ont visité la maison évoquent souvent une atmosphère lourde, une mémoire des murs. Notre article sur la psychométrie et les objets des victimes explique comment certains sensitifs disent « lire » ces traces, et ce que les enquêtes en ont retenu.
Un regard respectueux : derrière la légende, il y a deux personnes réelles, Andrew et Abby Borden, mortes dans des conditions atroces, et une femme acquittée par la justice de son pays. Leurs histoires méritent d’être racontées avec rigueur et sans voyeurisme. Les phénomènes rapportés dans la maison relèvent du témoignage et de la croyance ; aucun n’a été établi scientifiquement.
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J’ai dormi une nuit dans la chambre d’Abby. Je suis sceptique, je l’étais en arrivant. Vers trois heures, j’ai entendu très distinctement quelqu’un tirer sur le drap du lit d’à côté, celui qui était vide. Je n’ai pas d’explication. Je ne dis pas que c’était un fantôme. Je dis seulement que je n’y retournerai pas seule.
Marie-Josée, 38 ans, Montréal
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Un dossier jamais refermé
Lizzie Borden a été acquittée, et rien ne permet de réécrire ce verdict. Mais l’Amérique, elle, ne l’a jamais vraiment absoute. Entre la jeune femme pieuse défendue par ses partisans et la meurtrière à la hache de la comptine, la vérité s’est perdue quelque part, dans la chaleur d’un matin d’août, entre une grange et une chambre d’amis.
Plus de cent trente ans après, le livre reste ouvert. Et dans la vieille maison de Second Street, disent ceux qui y ont dormi, quelqu’un semble encore attendre que l’on écrive la dernière page.
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Questions fréquentes
Qui était Lizzie Borden ?
Lizzie Borden a-t-elle été reconnue coupable ?
Quels étaient les mobiles supposés de Lizzie Borden ?
La maison de Lizzie Borden est-elle hantée ?
D’où vient la comptine sur Lizzie Borden ?
Lizzie Borden, Wikipédia
Lizzie Borden, Wikipedia (en anglais)
Lizzie Borden House, Fall River
Cet article retrace une affaire criminelle historique à partir des sources disponibles. Lizzie Borden a été acquittée par la justice ; les hypothèses présentées n’ont pas valeur de preuve. Les phénomènes paranormaux évoqués relèvent du témoignage et de la croyance. Services de voyance réservés aux personnes majeures (18+).


